des feuillets libres

Qu'est-ce qu'une femme?
Contribution au Numéro 1 de la revue d'art pluridisciplinaire PERSONA



Le terme d'hystérie, dérivé du mot grec hustéra, signifie matrice, utérus. L'on imaginait dans l'antiquité qu'il était un animal qui, se déplaçant dans le corps de la femme, formait ainsi des symptômes. L'hystérie se présente donc comme étant d'emblée de l'ordre de l'animalité, de la pulsion. Elle se présente également comme hétérotopie, dans son sens médical qui caractérise la migration, le déplacement d'organe ou de tissus dans le corps. Freud reprendra d'ailleurs à un moment, et à sa manière, la thèse de l'hétérotopie lorsqu'il écrit dans l'Esquisse que "le refoulement hystérique a lieu manifestement à l'aide de la formation de symboles, du déplacement sur d'autres neurones". Dans l'antiquité, avec Hippocrate, le remède à la maladie passait par des massages sexuels sensés soigner l'affection.

Au moyen âge, on abandonne l'approche médicale pour envisager les manifestations hystériques, notamment convulsives, comme l'expression d'un plaisir sexuel et donc d'un pêché. D'où la notion de possession et d'exorcisme car on imaginait que ces agitations étaient le fait du Diable, capable d'entrer et de posséder le corps des femmes. L'époque témoigne ainsi de la peur qu'elles suscitaient, notamment dans ce qui se rattachait à leur sexualité, à cette part intime, mystérieuse et ici tellement impérieuse, de ce que Freud appellera le continent noir.

C'est au XIXème siècle que l'hystérie est consacrée à nouveau, embrassée si l'on peut dire, en tant que maladie, avec le Professeur Charcot, neurologue à la Salpêtrière et théoricien de la névrose. Il utilisait l'hypnose à des fins particulières, non pas pour soigner les malades mais plutôt dans la perspective de démontrer le bien fondé de ses hypothèses. En hypnotisant les femmes, il fabriquait expérimentalement des symptômes hystériques pour les supprimer aussitôt et démontrer ainsi le caractère névrotique de la maladie ainsi que le pouvoir de la suggestion. Avec Charcot, l'hystérie devient un fait de société. Et son service de la Salpêtrière une sorte de salon mondain.

Ces mises en scène sont probablement, tout comme l'hypnose, une libération, un exutoire, un théâtre de l'intime. Charcot appelle l'hypnose provoquée : « hystérie artificielle ». Tout en effet est ici artifice. Dialectique du vrai et du faux, de l'organique et du fonctionnel, de l'état de veille et de la transe hypnoïde, de la soumission de la femme en tant que cobaye pour les démonstrations du Professeur mais aussi de la domination de cette même femme par ses mises en scènes outrancières. Rébellion sexuelle, dont elle se servira d'ailleurs comme moteur d'émancipation.Vivement critiqué par Bernheim, tenant de l'école de Nancy, qui lui reprochait de fabriquer des symptômes, Charcot est admiré par Freud qui ira travailler auprès de lui autour des années 1885 - 1886. Freud abandonnera pourtant l'hypnose vers 1890. Ici apparaissent des traitements différents de l'hystérie et de ses destins. L'invention de la psychanalyse d'une part avec Freud et l' « invention de l'hystérie », titre de l'excellent ouvrage de Didi Huberman aux Editions Macula avec Charcot.

Freud construit une théorie pour essayer de saisir l'essence de cette névrose, sa Neurotica tout d'abord, puis sa seconde théorie qui tient moins à la réalité vécue d'un trauma qu'à son






fantasme. L'hystérique se verra ainsi secouée par un autre animal que celui de l'antiquité, animal tout aussi pulsionnel: l'inconscient, puisque ce qui agite l'hystérique pour Freud est son désir inconscient d'être séduite. Ce sera également le temps de l'invention de la cure analytique: écouter et se taire, entendre les symptômes dans leur valeur de métaphore. Pour Freud le problème posé est celui de la rencontre entre le corps biologique et le représentant pulsionnel qui est de l'ordre du langage, c'est à dire du signifiant, puis de sa
représentation et de son refoulement. C'est ainsi que l'hystérique atteinte de cécité n'est pas malade de l'œil en tant qu'organe mais du
signifiant « Œil ». L'hystérique paralysée du bras n'est pas malade de son bras en tant que membre mais du signifiant « Bras », en tant que métaphore singulière d'un conflit psychique oedipien.

De l'autre part, il s'agit de l'invention de l'hystérie, invention d'une esthétique artistique avec Charcot. Esthétique qui passe par le théâtre, par la mise en scène de ces crises paroxystiques, de cette sexualité grimaçante, exagérément figurée. Les séances à la Salpêtrière sont des moments durant lesquels les femmes, photographiées dans toutes les postures de leurs crises, mettent en scène le désir du Professeur. Le désir, c'est le désir de l'Autre écrira plus tard Lacan dans les Ecrits.


Les surréalistes se saisiront à leur manière de cette esthétique qu'ils liront dans sa valence subversive et dans cette idéalisation d'une femme libre et mystérieuse. "Un corps fait pour l'amour" écrivait Prévert, je crois.

Ils revendiqueront le terme de      beauté convulsive pour faire de l'hystérie l'emblème d'un art nouveau et décorseté.

En réfléchissant un peu au destin de l'hystérie dans le monde contemporain et à ses manifestations théâtralisées, j'ai pensé au travail de Marina Abramovicz au Moma de New York dans sa performance " the artist is present " (film de 2012).


Elle y incarne l'énigme de l'artiste, du corps de l'artiste mais également,

à mon sens, l'énigme du féminin. En tant qu'artiste, elle interroge le visiteur, les visiteurs, très nombreux, qui viennent prendre place dans le face à face qu'elle propose. Mais en tant que femme également, Madone ultra charismatique. Ici il ne s'agit pas de convulsions mais tout de même d'un état autre, quasi mystique. Mi Freud dans la poigne de son silence, de sa présence et de ce qu'elle induit comme plongée introspective chez l'autre, renvoyant chacun à sa propre énigme de Sujet.Mi Charcot dans la mise en scène du désir de celui qui s'assoit en face d'elle, désir pris dans l'adresse à l'artiste. Mise en scène magistralement chorégraphiée de ce corps théâtral et de ces rencontres poétiques exposées au regard des très nombreux spectateurs à la fois captivés et captifs de cette même question: qu'est-ce qu'une femme?


Février 2017

Avant propos du numéro Zéro de la revue Persona parue en Janvier 2017


 Un petit point de côté 


Quand mon ami Frédéric Lemaitre m'a demandé d'écrire l'avant propos du numéro zéro de Persona, j'ai été très touchée bien sûr, vivement intéressée par cette aventure et par cette énigme de la Persona, de ce qui est soi et ne l'est pourtant pas tout à fait. Et de l'intuition que chacun peut plus ou moins en avoir. J'ai pensé à Bergman, tout d'abord, puis à Jung ensuite qui emploie ce terme dans sa théorie analytique pour parler de la dimension sociale et adaptative de l'individu.

La Persona, en effet, même si son étymologie reste floue, renvoie au masque, au résonateur, à l'amplificateur, à celui qui est sur scène, qui joue, puis à ce qu'il y joue.

Or ce que nous apprend la psychanalyse, c'est que c'est dans le flottement, dans le vacillement de la parole qu'émerge une certaine forme de liberté d'un sujet justement assujetti au langage. Lacan le déloge, ce sujet, de ce que l'on nomme la conscience et que Freud, avant lui, formulait en tant que le moi n'est pas le maître dans sa propre maison.1

Qu'est ce qui permet la rencontre avec une revue, au fond? De quels mécanismes procède son attrait? Et dans une interview, puis dans sa restitution, de quelle rencontre s'agit il, là encore? Persona? Persona pas? Rencontre entre deux inconnus, l'un un peu moins que l'autre, disons. L'un ayant choisi la lumière de la scène, disons. La scène en tant qu'espace où l'on peut se raconter, énoncer en quelque sorte la fiction subjective qui guide sa vie.

Mais qu'est ce qui permet, du point de vue de l'intervieweur, que quelque chose se passe lorsqu'il s'entretient avec l'artiste? Le désir, probablement, la curiosité, le plaisir de ce Passeur à aller vers un monde, à la rencontre d'un autre Passeur, à voguer vers une fiction justement, pour en traduire à son tour quelque chose qui sera adressé à d'autres.

L'autre scène, c'est la formule consacrée par Freud pour parler de l'inconscient et on peut peut être dire que ces entretiens ont pour vocation de dévoiler, de décoller l'artiste des identifications depuis lesquelles il parle et permettre ainsi une relance, une respiration qui ouvre au surgissement d'une autre parole, d'une autre manière de (se) dire. Produire une nouvelle fiction ou bien creuser l'écart.

Car dans cet art de la conversation qui permet un éclairage plutôt qu'un éclaircissement s'opère peu à peu, insensiblement, une pratique de l'écart, de ce qui creuse entre Persona et l'autre, entre soi et soi, qui permet de surprendre celui qui parle autant que celui qui soutient cette parole. Et dans cette ouverture, à défaut de pouvoir tout dire, on fait un pas de côté.On pourrait alors peut être penser ces rencontres comme de petits points de côté. 

1Sigmund Freud (1917), in Essais de psychanalyse appliquée. Paris : Éditions Gallimard, 1933.




Texte écrit pour le catalogue de l'exposition de l'atelier Peinture de l'institution le Passage, tenue à la mairie du XXème arrondissement de Paris puis à la Maison des Métallos en Mai et Juin 2015.  


Cette institution est un dispositif articulé au lien social plutôt qu'à la psychiatrie, à l'inventivité plutôt qu'au soin. Nous sommes du côté de l'hospitalité et non de l'hôpital et nos seuls outils sont le transfert, la parole et quelques médiations dont l'atelier Peinture. L'accueil y est inconditionnel. Nous n'avons pas de demande à l'égard des jeunes personnes qui viennent dans ce lieu, et surtout pas la demande qu'ils en aient une. Nous accueillons leurs inventions et soutenons ce qu'ils nous proposent et nous enseignent de leur rapport au monde


Depuis de nombreuses années les membres de l'équipe travaillent ensemble. Et je peux dire que j'ai en partie construit ma pratique autour de nos nombreux échanges. Echanges enthousiastes, pleins, parfois vifs, toujours porteurs de possibles. Nous fêtions, il y a deux ans, le centième numéro du journal Passe Passe monté par Nader Aghakhani dans notre institution. A cette occasion, lors d'une soirée au théâtre de Ménilmontant, un diaporama de peintures a été projeté qui a reçu de chaleureux encouragements à poursuivre, à monter une exposition. Et ayant beaucoup inventé ensemble, il y a quelque chose d'une évidence à nous retrouver dans ces projets et à y présenter quelque chose de cette double voix de la peinture et de l'écriture, du souffle et de la trace.J'ai monté l'atelier Peinture au début des années 2000. A raison d'une séance hebdomadaire, ça en fait, des peintures... archivées d'année en année pour ceux qui les abandonnent, les oublient ou les confient à l'institution. Cet atelier est un lieu de mémoire donc et un espace de respiration où le corps se déleste un peu du poids d'un quotidien difficile. Même si certains gardent leur sac sur le dos. Ce qui prend du poids ici, c'est plutôt la parole que permet le silence autour de la table. Comme si nous avions conscience de la fragilité et de l'intensité du moment que l'on construit. L'atelier devient le lieu d'un autre corps qui peut être entendu comme lieu d'un Autre avec son bain de langue, sa culture, ses bruits et ses ambiances. Lieu d'accueil, de rencontre, lieu d'adresse et de transfert. Car c'est pris dans ce lien que les participants se saisissent des pinceaux. En première intention, bien souvent, en s'appuyant sur mon propre désir de peindre. C'est bien de ce désir la que je suis partie pour proposer cet atelier..L'émotion poétique vient du fait que l'on soit touché par la peinture. Dans l'art contemporain, l'esthétique vient moins d'une sorte de beauté académique que de la forme, de la force de l'oeuvre. Et de ma place, je peux témoigner de cela, de ce qu'une production me touche, de ce qu'une peinture ou les mots d'un participant font proposition poétique. Il ne s'agit pas ici d'être en position de thérapeute ou de soignant mais en position d'analyste, en tant que la psychanalyse est un art et l'analyste un poète. Le poète est celui qui inspire autant que celui qui est inspiré écrivait Paul Eluard. Il s'agit alors peut être de créer une atmosphère propice á l'imaginaire, qui permette d'appartenir, de se retrouver seul avec d'autres qui font adresse.

Inspiration du peintre, de l'analyste, du moment. Ecoute flottante des métaphores qui surgissent. Flottante car je ne regarde pas vraiment les peintures en cours de réalisation. Je regarde à côté. Ou peut être serait il plus juste de dire que j'écoute, j'entends, attentive à un ensemble de choses: un geste, un regard, un mouvement, une manière de bruit du pinceau sur le papier, une attention ou une parole, un appel. De manière diffuse, indicible. C'est cela qui guide mes interventions, mon accompagnement parfois à peine manifesté par mon propre mouvement, un rapprochement furtif, un hochement de tête ou quelques onomatopées exclamatives qui soutiennent une intention, quelqu'un qui cherche son souffle. Dans ce cheminement apparait peu à peu le style de chacun, sa patte, ce qui va devenir sa petite musique et qu'il va commencer à aimer fredonner. Ces peintures nous tendent ainsi le vivant tableau d'un certain visage de notre société et des questionnements, notamment identitaires, qu'elle se pose. Ni Art Brut, ni Art des Fous, il y a peut-être là un terme à inventer pour parler de ce courant de productions significatives d'individus isolés qui fondent un groupe sans pour autant faire collectif. Convaincus que la psychanalyse doit tenir sa place dans le lien social par la production d'une pensée, mes collègues et moi-même, contribuons, par ce catalogue, à ce questionnement.




ETRANGE ATELIER ( Petit poème inspiré par l'atelier)

Couleurs, silence, rythmes, inspiration. Peinture. Projections. Peinture qui questionne l'identité, au fond.

De celui qui tient le pinceau. De celui qui regarde le tableau. De l'explorateur, en général.

Page blanche, souffle, formes, sons. Peinture. Projections. Peinture qui questionne l'étrange étranger, au fond.

Qui est l'autre pour moi? Et qui suis-je pour toi? Explorateur de l'exil.

Etranger dans son pays, étranger dans sa famille, étranger à son époque, à sa culture. Etranger à son nom, à son corps, à son sexe, à ses pensées. Nous en faisons tous l'expérience. Plus ou moins.

Quel étrange étranger sommes nous pour nous mêmes?

Cet atelier Peinture charie tout cela. Il parle de mille rêves de papier, d'un idéal qu'on se bricole, d'ailleurs meilleurs, amers, perdus et de promesse de retrouvailles. Il parle de la quête colorée d'un double magnifié, énigmatique et d'un autre de pleinitude, d'angoisse.

Il est conçu comme un espace pour peindre, comme un espace à peindre aussi, en soi. Chemin faisant, il est autant de traces, de cicatrices, de cris, de signatures. Il est une sorte de mémoire des lieux du corps et d'empreintes de pas sur ces routes souvent difficiles. Parcourues comme ces frontières. En route vers l'autre.

Un jeune homme avait représenté une babouche lors d'une séance de l'atelier. Quelques semaines plus tard, il disparaissait. Sans rien dire. Lorsqu'il réapparut quelques mois plus tard, il m'expliqua qu'il était parti quelques temps dans le pays de ses parents. Errant mais en recherche, à la fois, de quelque chose qu'il ne savait pas vraiment nommer. Il me confia avoir vécu des moments très durs. A affronter la rue, à se confronter à lui-même. Et pour se donner la force, le courage de continuer, me dit-il, il pensait souvent à cette babouche de papier qu'il avait inventée. Il y pensait comme à un visage réconfortant, comme à une pensée solide, réelle presque. Il y pensait comme à la canne qui soutient l'homme fatigué de sa marche, se disant alors qu'il avait tout de même réussi à « faire ça » dans sa vie.