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Article paru dans le Journal des Psychologues d'Octobre 2018

TEXTES PARUS DANS LA REVUE PERSONA, NUMERO DE PRINTEMPS ET D'HIVER 2018

QUE DIRE DE DAUMAL?

A Pierrette Bertrand-Ricoveri et Nicole de Cartagéna


Que dire de Daumal ? A ceux qui l'ont lu? A ceux qui le découvrent ? A ceux qui ne le connaissent pas?

Que dire de Daumal ? La relation aux compagnons de voyage est tellement singulière, peuplée. Daumal, compagnon de route depuis des siècles, un impossible à l'arracher de moi-même, au fond. Je trimballe mon Contre-Ciel depuis si longtemps. En guise de marque page, une plume de pigeon complètement fanée. Des petites taches de cire rose rythment sa couverture écornée et fripée comme une vielle pomme. Mâchonné, remâchonné, le Contre-Ciel. Il s'ouvre sur le Père Mot, l'un de mes textes préférés.

La rencontre avec André Breton, placée sous le signe de la veine et du couteau. Comme toute la vie de Daumal, un état limite permanent. A la recherche d'un invisible qui ferait fondement. D'où ce virage spirituel plutôt qu'engagement politique.

« Des lilas de peau vivante », voilà ce qui m'est resté en tête avec beaucoup de force depuis toutes ces années. Des lilas de peau vivante, on voit les lilas bouger dans le vent, la peau comme un continent qui se déplace, qui palpite, qui tremble. On voit des lilas blancs, on voit des lilas mauves. On voit des mains qui font signe puis qui se fanent, qui rayent le ciel, qui grimacent un au revoir, peut-être. Je les ai toujours vu mauves, ces lilas, peaux mortes et chaudes. Appels lointains, d'une autre rive, d'un seuil ultime.


« Sache seulement, lorsque tu te rappelles ensuite ces moments là, que ton dialogue avec la nature n'était que l'image, hors de toi, d'un dialogue qui se faisait au dedans. » (1)

C'est mon directeur de recherche, à l'université, qui m'a invitée, un jour, à la lecture de l'un des poèmes du Contre-Ciel, La guerre sainte. En fait, cette femme fut un passeur, elle aussi. D'une berge à l'autre. L'invisible qui fonde nos existences, voilà la question. Quelle forme lui donner ? Pour quelle ascension ? Celle d'un Mont Analogue, peut-être ? Et de son texte inachevé. L'inachevé se présente comme l'une des voies possibles à cette question de l'élévation, du soulèvement, de la divinisation de l'humain. C'est quelque chose comme ça, le Mont Analogue que voulait écrire Daumal avec sa toute petite épée. Et la force immense dans cet inachevé, ce précipité.

« Je ne parlerai pas de la montagne, mais par la montagne. Avec cette montagne comme langage, je parlerai d'une autre montagne, qui est la voie unissant la terre au ciel, et j'en parlerai non pas pour me résigner, mais pour m'exhorter. » (2)

Convaincue, comme lui, que c'est par le détour que l'on atteint la cible, celui de l'analogie notamment, je vous parlerai maintenant d'un autre Mont et d'un autre poète. C'est au Pérou, dont je reviens, que je l'ai rencontré. De l'Altiplano je descendais dans la vallée sacrée des Incas. Et elle m'attendait là, l'incarnation du poète. Une femme. Une femme à la recherche d'un lieu, d'un lieu invisible, qui ne se dit pas, qui ne se donne pas mais qui loge tout entier dans sa voix. Un lieu qui résonne de chemins en tous sens. Un lieu intense de mystère et de lumière douce. Et cette femme, le poète, le passeur, y a consacré sa vie.

« Pour qu'une montagne puisse jouer le rôle de Mont Analogue, concluais-je, il faut que son sommet soit inaccessible, mais sa base accessible aux êtres humains tels que la nature les a faits. Elle doit être unique et elle doit exister géographiquement. La porte de l'invisible doit être visible. » (3)

Nicole, c'est son prénom, est partie sac à dos à 17 ans pour le Pérou. Elle y vivait déjà depuis son enfance d'une certaine manière et avait accroché pour ses 6 ans une boite à lettre à son nom dans le grenier de la maison familiale à Granville. Adresse : Cuzco, la ville maitresse du royaume Inca. Arrivée à destination, elle a cherché cette rue d'enfance qu'elle n'a jamais trouvée. Elle dormait alors de temps en temps dans les maisons en ruines du Matchu Pitchu, Mont analogue incarné. Il lui fallait traverser la forêt de brume, prendre le chemin des Incas, jusqu'à, de montagne en montagne dans cette épaisse végétation tropicale, arriver sur ce site improbable. Un voyage de 4 jours pour venir s'enrouler dans son duvet à la nuit, abritée d'un froid glacial par quelques bouts de murs.

Chemin faisant, toute sa vie, elle a glané les petits cailloux, par ci par là, les restes rares des Incas et de leurs momies, de leurs doubles frères, des Incas astronomes, des Incas passeurs de mondes, des Incas architectes, des Incas unificateurs, des Incas collectivistes. La réunion de ces pôles magnétiques que sont la spiritualité et le politique.

Durant ses fièvres et ses pérégrinations, elle a arpenté de longues années la forêt amazonienne, cette épaisse chevelure dont elle dit qu'il faut s'y méfier des hommes plus que des bêtes. De rencontre en rencontre, au fil des récits des uns, des autres, elle a découvert un lieu ignoré de tous encore aujourd'hui, un Mont Analogue, le Mont Analogue de Taïpiti, un Matchu Pitchu pendu en pleine forêt amazonienne. Peut-être le berceau des Incas dont on ignore toujours les origines. Cet invisible fondement du monde qui disparait derrière sa courbure et qui meurt dans l'inachevé d'une parole qui s'est arrêtée là. Mais qui pourtant existe, de tous temps, de tous continents. Un mythe fondateur.

3 syllabes pour conclure : SHI PI BO. Mon directeur de recherche avait, elle, consacré son temps aux récits de rêves et aux visions chamaniques de ces amérindiens, les Shipibo, avec qui elle vivait plusieurs mois par an. Ceux-là qui, dans le même temps, guidaient le poète vers le Mont Analogue amazonien.

« Je n'arrive pas à rendre cette impression d'une chose à la fois tout à fait extraordinaire et tout à fait évidente, cette vitesse ahurissante de déjà-vu... » (4)

  • (2) (3) (4) : René Daumal, Le Mont Analogue.
  •                                               
  •                                                Octobre 2018

Réflection - Alice and Syd

Nous nous sommes assis au comptoir de ce bar d'hôtel du IIIème. Le serveur secouait son shaker quand F a sorti le numéro 4 de la revue Persona.

Il m'expliqua le numéro 5, Etienne Daho, Sid Barrett, Lewis Carroll. Je pensais clochards célestes, Antonin Artaud, Moondog dont le nom m'échappait sur le moment.

Les traverseurs de miroir.

F me proposait d'écrire quelque chose autour d'Alice et de sa traversée. Mais alors que je me penchais sur le texte, il me fuyait, me tombait des mains. Et il m'a finalement été impossible de le relire. L'imaginaire trop saturé de tout ce qui a été fait, écrit, montré et dit autour d'Alice m'empêchait d'aller à sa rencontre. Comme si elle ne s'appartenait plus vraiment, nimbée d'un halo vrombissant de cut-up en tous genres.

Alors que faire? Quelle musique faire sonner à mes oreilles? F m'avait appris qu'Alice était le livre de chevet de Syd Barrett. Mais qui était vraiment au chevet de Syd Barrett? Et Alice pouvait elle l'accompagner?

En fait Alice et Syd ont en commun cette traversée du miroir. Peut-être pas tout à fait dans les mêmes proportions, peut-être pas tout à fait dans les mêmes dimensions. Et peut-être pas tout à fait sur la même durée. Le mauvais rêve de Syd va devenir peu à peu la toile de fond de sa vie jusqu'à l'extinction des feux. Il incarnera finalement, dans la vie réelle, le destin d'une sorte d'Alice. Et cela comme Gilmour incarnera, après avoir été son ami d'enfance, sa doublure puis, à sa manière, son double musical.

Syd Barrett est Alice dans sa descente le long de ce puits sans fond où sur quelques étagères, en passant, il attrape au hasard une tasse de thé.

Syd Barrett est Alice dans ses expériences. Les philtres qu'il buvait le faisaient changer de taille, devenant tellement immense pour les Pink Floyd et pour tant d'autres, bien sûr. Devenant tout petit lorsque, saisi d'inhibition ou pris par un ailleurs, il restait bras ballant autour de sa guitare en plein concert. Minuscule en ayant quitté le groupe et allant s'enfermer chez lui des années durant et tellement toujours gigantesque dans le souvenir et dans la fascination qu'il suscite.

Et si Alice cherche des gants de chevreau blanc dans son pays des merveilles, que cherchait Syd Barrett de l'autre côté du miroir? A rendre vivant le monde? A animer l'inanimé? A faire parler les objets et les fleurs?

Il avait l'oreille fine, en tout cas. Et entendit de loin le tam-tam des coeurs d'un Pink Floyd un peu désolé dans l'après coup du succès. Il entendit de loin l'enregistrement de Wish you were here, comme un appel, en écho, sur l'autre rive.

Il va même y répondre. Sortir du silence. Cette tentative de retraverser le miroir, un peu à la manière du saumon qui remonte la rivière à l'heure de la ponte et sur le chemin de sa mort, il va la faire.

Et c'est là qu'il disparaissait définitivement aux autres, dans cet ultime retour au bercail raté, dans ce malentendu, dans cette collision entre le réel et l'imaginaire. Il leur est apparu, là, errant dans les couloirs du studio d'enregistrement, comme un fantôme intense avant de prendre le visage du mort vivant tellement présent qu'il était pour eux. Syd Barrett se présente alors sous les traits d'une Alice déformée par le travail du rêve, énorme, chauve, les sourcils épilés.

Ni vivant ni mort. Comme une Alice à la fois éveillée et endormie.

L'histoire raconte d'ailleurs qu'il serait parti, ce jour-là, sans dire au revoir.

Lors de la conception de cet album, Roger Waters va poser un acte intéressant tant sur le plan de la création musicale que symbolique (si ces deux registres sont toutefois différents, mais c'est une autre question). Il pratique une coupure dans la colonne vertébrale de l'album: le morceau Shine on you crazy diamond sera fractionné en deux parties. Comme s'il signifiait là quelque chose de la rupture consommée, de la butée entre le souvenir et la réalité, entre le sommeil et la veille. Une respiration. Un désenchantement. Le réveil d'Alice.


                                                        Juin 2018

Quand mon ami Frédéric Lemaitre m'a demandé d'écrire l'avant propos du numéro zéro de Persona, j'ai été très touchée bien sûr, vivement intéressée par cette aventure et par cette énigme de la Persona, de ce qui est soi et ne l'est pourtant pas tout à fait. Et de l'intuition que chacun peut plus ou moins en avoir. J'ai pensé à...