Avant propos du numéro Zéro de la revue Persona, Janvier 2017  Personae

09/05/2017

Un petit point de côté

Quand mon ami Frédéric Lemaitre m'a demandé d'écrire l'avant propos du numéro zéro de Persona, j'ai été très touchée bien sûr, vivement intéressée par cette aventure et par cette énigme de la Persona, de ce qui est soi et ne l'est pourtant pas tout à fait. Et de l'intuition que chacun peut plus ou moins en avoir. J'ai pensé à Bergman, tout d'abord, puis à Jung ensuite qui emploie ce terme dans sa théorie analytique pour parler de la dimension sociale et adaptative de l'individu.

La Persona, en effet, même si son étymologie reste floue, renvoie au masque, au résonateur, à l'amplificateur, à celui qui est sur scène, qui joue, puis à ce qu'il y joue.

Or ce que nous apprend la psychanalyse, c'est que c'est dans le flottement, dans le vacillement de la parole qu'émerge une certaine forme de liberté d'un sujet justement assujetti au langage. Lacan le déloge, ce sujet, de ce que l'on nomme la conscience et que Freud, avant lui, formulait en tant que le moi n'est pas le maître dans sa propre maison.1

Qu'est ce qui permet la rencontre avec une revue, au fond? De quels mécanismes procède son attrait? Et dans une interview, puis dans sa restitution, de quelle rencontre s'agit il, là encore? Persona? Persona pas? Rencontre entre deux inconnus, l'un un peu moins que l'autre, disons. L'un ayant choisi la lumière de la scène, disons. La scène en tant qu'espace où l'on peut se raconter, énoncer en quelque sorte la fiction subjective qui guide sa vie.

Mais qu'est ce qui permet, du point de vue de l'intervieweur, que quelque chose se passe lorsqu'il s'entretient avec l'artiste? Le désir, probablement, la curiosité, le plaisir de ce Passeur à aller vers un monde, à la rencontre d'un autre Passeur, à voguer vers une fiction justement, pour en traduire à son tour quelque chose qui sera adressé à d'autres.

L'autre scène, c'est la formule consacrée par Freud pour parler de l'inconscient et on peut peut être dire que ces entretiens ont pour vocation de dévoiler, de décoller l'artiste des identifications depuis lesquelles il parle et permettre ainsi une relance, une respiration qui ouvre au surgissement d'une autre parole, d'une autre manière de (se) dire. Produire une nouvelle fiction ou bien creuser l'écart.

Car dans cet art de la conversation qui permet un éclairage plutôt qu'un éclaircissement s'opère peu à peu, insensiblement, une pratique de l'écart, de ce qui creuse entre Persona et l'autre, entre soi et soi, qui permet de surprendre celui qui parle autant que celui qui soutient cette parole. Et dans cette ouverture, à défaut de pouvoir tout dire, on fait un pas de côté.On pourrait alors peut être penser ces rencontres comme de petits points de côté.

1Sigmund Freud (1917), in Essais de psychanalyse appliquée. Paris : Éditions Gallimard, 1933.