Qu'est ce qu'une femme ? Revue d'art pluridisciplinaire, Persona n°1

09/05/2017

Le terme d'hystérie, dérivé du mot grec hustéra, signifie matrice, utérus. L'on imaginait dans l'antiquité qu'il était un animal qui, se déplaçant dans le corps de la femme, formait ainsi des symptômes. L'hystérie se présente donc comme étant d'embléede l'ordre de l'animalité, de la pulsion. Elle se présente également comme hétérotopie, dans son sens médical qui caractérise la migration, le déplacement d'organe ou de tissus dans le corps. Freud reprendra d'ailleurs à un moment, et à sa manière, la thèse de l'hétérotopie lorsqu'il écrit dans l'Esquisse que "le refoulement hystérique a lieu manifestement à l'aide de la formation de symboles, du déplacement sur d'autres neurones". Dans l'antiquité, avec Hippocrate, le remède à la maladie passait par des massages sexuels sensés soigner l'affection.

Au moyen âge, on abandonne l'approche médicale pour envisager les manifestations hystériques, notamment convulsives, comme l'expression d'un plaisir sexuel et donc d'un pêché. D'où la notion de possession et d'exorcisme car on imaginait que ces agitations étaient le fait du Diable, capable d'entrer et de posséder le corps des femmes. L'époque témoigne ainsi de la peur qu'elles suscitaient, notamment dans ce qui se rattachait à leur sexualité, à cette part intime, mystérieuse et ici tellement impérieuse, de ce que Freud appellera le continent noir.

C'est au XIXème siècle que l'hystérie est consacrée à nouveau, embrassée si l'on peut dire, en tant que maladie, avec le Professeur Charcot, neurologue à la Salpêtrière et théoricien de la névrose. Il utilisait l'hypnose à des fins particulières, non pas pour soigner les malades mais plutôt dans la perspective de démontrer le bien fondé de ses hypothèses. En hypnotisant les femmes, il fabriquait expérimentalement des symptômes hystériques pour les supprimer aussitôt et démontrer ainsi le caractère névrotique de la maladie ainsi que le pouvoir de la suggestion. Avec Charcot, l'hystérie devient un fait de société. Et son service de la Salpêtrière une sorte de salon mondain.

Ces mises en scène sont probablement, tout comme l'hypnose, une libération, un exutoire, un théâtre de l'intime. Charcot appelle l'hypnose provoquée : « hystérie artificielle ». Tout en effet est ici artifice. Dialectique du vrai et du faux, de l'organique et du fonctionnel, de l'état de veille et de la transe hypnoïde, de la soumission de la femme en tant que cobaye pour les démonstrations du Professeur mais aussi de la domination de cette même femme par ses mises en scènes outrancières. Rébellion sexuelle, dont elle se servira d'ailleurs comme moteur d'émancipation.Vivement critiqué par Bernheim, tenant de l'école de Nancy, qui lui reprochait de fabriquer des symptômes, Charcot est admiré par Freud qui ira travailler auprès de lui autour des années 1885 - 1886. Freud abandonnera pourtant l'hypnose vers 1890. Ici apparaissent des traitements différents de l'hystérie et de ses destins. L'invention de la psychanalyse d'une part avec Freud et l' « invention de l'hystérie », titre de l'excellent ouvrage de Didi Huberman aux Editions Macula avec Charcot.

Freud construit une théorie pour essayer de saisir l'essence de cette névrose, sa Neurotica tout d'abord, puis sa seconde théorie qui tient moins à la réalité vécue d'un trauma qu'à son fantasme. L'hystérique se verra ainsi secouée par un autre animal que celui de l'antiquité, animal tout aussi pulsionnel: l'inconscient, puisque ce qui agite l'hystérique pour Freud est son désir inconscient d'être séduite. Ce sera également le temps de l'invention de la cure analytique: écouter et se taire, entendre les symptômes dans leur valeur de métaphore. Pour Freud le problème posé est celui de la rencontre entre le corps biologique et le représentant pulsionnel qui est de l'ordre du langage, c'est à dire du signifiant, puis de sareprésentation et de son refoulement. C'est ainsi que l'hystérique atteinte de cécité n'est pas malade de l'œil en tant qu'organe mais dusignifiant « Œil ». L'hystérique paralysée du bras n'est pas malade de son bras en tant que membre mais du signifiant « Bras », en tant que métaphore singulière d'un conflit psychique oedipien.

De l'autre part, il s'agit de l'invention de l'hystérie, invention d'une esthétique artistique avec Charcot. Esthétique qui passe par lethéâtre, par la mise en scène de ces crises paroxystiques, de cette sexualité grimaçante, exagérément figurée. Les séances à la Salpêtrière sont des moments durant lesquels les femmes, photographiées dans toutes les postures de leurs crises, mettent en scène le désir du Professeur. Le désir, c'est le désir de l'Autre écrira plus tard Lacan dans les Ecrits.

Les surréalistes se saisiront à leur manière de cette esthétique qu'ils liront dans sa valence subversive et dans cette idéalisation d'une femme libre et mystérieuse. "Un corps fait pour l'amour" écrivait Prévert, je crois.

Ils revendiqueront le terme de beauté convulsive pour faire de l'hystérie l'emblème d'un art nouveau et décorseté.

En réfléchissant un peu au destin de l'hystérie dans le monde contemporain et à ses manifestations théâtralisées, j'ai pensé au travail de Marina Abramovicz au Moma de New York dans sa performance " the artist is present " (film de 2012). Elle y incarne l'énigme de l'artiste, du corps de l'artiste mais également, à mon sens, l'énigme du féminin. En tant qu'artiste, elle interroge le visiteur, les visiteurs, très nombreux, qui viennent prendre place dans le face à face qu'elle propose. Mais en tant que femme également, Madone ultra charismatique. Ici il ne s'agit pas de convulsions mais tout de même d'un état autre, quasi mystique.

 Mi Freud dans la poigne de son silence, de sa présence et de ce qu'elle induit comme plongée introspective chez l'autre, renvoyant chacun à sa propre énigme de Sujet.Mi Charcot dans la mise en scène du désir de celui qui s'assoit en face d'elle, désir pris dans l'adresse à l'artiste. Mise en scène magistralement chorégraphiée de ce corps théâtral et de ces rencontres poétiques exposées au regard des très nombreux spectateurs à la fois captivés et captifs de cette même question: qu'est-ce qu'une femme?

Février 2017