Texte écrit pour le catalogue de l'exposition de l'atelier Peinture de l'institution le Passage, tenue à la mairie du XXème arrondissement de Paris puis à la Maison des Métallos 

11/05/2017

en Mai et Juin 2015.

Cette institution est un dispositif articulé au lien social plutôt qu'à la psychiatrie, à l'inventivité plutôt qu'au soin. Nous sommes du côté de l'hospitalité et non de l'hôpital et nos seuls outils sont le transfert, la parole et quelques médiations dont l'atelier Peinture. L'accueil y est inconditionnel. Nous n'avons pas de demande à l'égard des jeunes personnes qui viennent dans ce lieu, et surtout pas la demande qu'ils en aient une. Nous accueillons leurs inventions et soutenons ce qu'ils nous proposent et nous enseignent de leur rapport au monde


Depuis de nombreuses années les membres de l'équipe travaillent ensemble. Et je peux dire que j'ai en partie construit ma pratique autour de nos nombreux échanges. Echanges enthousiastes, pleins, parfois vifs, toujours porteurs de possibles. Nous fêtions, il y a deux ans, le centième numéro du journal Passe Passe monté par Nader Aghakhani dans notre institution. A cette occasion, lors d'une soirée au théâtre de Ménilmontant, un diaporama de peintures a été projeté qui a reçu de chaleureux encouragements à poursuivre, à monter une exposition. Et ayant beaucoup inventé ensemble, il y a quelque chose d'une évidence à nous retrouver dans ces projets et à y présenter quelque chose de cette double voix de la peinture et de l'écriture, du souffle et de la trace.J'ai monté l'atelier Peinture au début des années 2000. A raison d'une séance hebdomadaire, ça en fait, des peintures... archivées d'année en année pour ceux qui les abandonnent, les oublient ou les confient à l'institution. Cet atelier est un lieu de mémoire donc et un espace de respiration où le corps se déleste un peu du poids d'un quotidien difficile. Même si certains gardent leur sac sur le dos. Ce qui prend du poids ici, c'est plutôt la parole que permet le silence autour de la table. Comme si nous avions conscience de la fragilité et de l'intensité du moment que l'on construit. L'atelier devient le lieu d'un autre corps qui peut être entendu comme lieu d'un Autre avec son bain de langue, sa culture, ses bruits et ses ambiances. Lieu d'accueil, de rencontre, lieu d'adresse et de transfert. Car c'est pris dans ce lien que les participants se saisissent des pinceaux. En première intention, bien souvent, en s'appuyant sur mon propre désir de peindre. C'est bien de ce désir la que je suis partie pour proposer cet atelier..L'émotion poétique vient du fait que l'on soit touché par la peinture. Dans l'art contemporain, l'esthétique vient moins d'une sorte de beauté académique que de la forme, de la force de l'oeuvre. Et de ma place, je peux témoigner de cela, de ce qu'une production me touche, de ce qu'une peinture ou les mots d'un participant font proposition poétique. Il ne s'agit pas ici d'être en position de thérapeute ou de soignant mais en position d'analyste, en tant que la psychanalyse est un art et l'analyste un poète. Le poète est celui qui inspire autant que celui qui est inspiré écrivait Paul Eluard. Il s'agit alors peut être de créer une atmosphère propice á l'imaginaire, qui permette d'appartenir, de se retrouver seul avec d'autres qui font adresse.

Inspiration du peintre, de l'analyste, du moment. Ecoute flottante des métaphores qui surgissent. Flottante car je ne regarde pas vraiment les peintures en cours de réalisation. Je regarde à côté. Ou peut être serait il plus juste de dire que j'écoute, j'entends, attentive à un ensemble de choses: un geste, un regard, un mouvement, une manière de bruit du pinceau sur le papier, une attention ou une parole, un appel. De manière diffuse, indicible. C'est cela qui guide mes interventions, mon accompagnement parfois à peine manifesté par mon propre mouvement, un rapprochement furtif, un hochement de tête ou quelques onomatopées exclamatives qui soutiennent une intention, quelqu'un qui cherche son souffle. Dans ce cheminement apparait peu à peu le style de chacun, sa patte, ce qui va devenir sa petite musique et qu'il va commencer à aimer fredonner. Ces peintures nous tendent ainsi le vivant tableau d'un certain visage de notre société et des questionnements, notamment identitaires, qu'elle se pose. Ni Art Brut, ni Art des Fous, il y a peut-être là un terme à inventer pour parler de ce courant de productions significatives d'individus isolés qui fondent un groupe sans pour autant faire collectif. Convaincus que la psychanalyse doit tenir sa place dans le lien social par la production d'une pensée, mes collègues et moi-même, contribuons, par ce catalogue, à ce questionnement.

ETRANGE ATELIER ( Petit poème inspiré par l'atelier)

Couleurs, silence, rythmes, inspiration. Peinture. Projections. Peinture qui questionne l'identité, au fond.

De celui qui tient le pinceau. De celui qui regarde le tableau. De l'explorateur, en général.

Page blanche, souffle, formes, sons. Peinture. Projections. Peinture qui questionne l'étrange étranger, au fond.

Qui est l'autre pour moi? Et qui suis-je pour toi? Explorateur de l'exil.

Etranger dans son pays, étranger dans sa famille, étranger à son époque, à sa culture. Etranger à son nom, à son corps, à son sexe, à ses pensées. Nous en faisons tous l'expérience. Plus ou moins.

Quel étrange étranger sommes nous pour nous mêmes?

Cet atelier Peinture charie tout cela. Il parle de mille rêves de papier, d'un idéal qu'on se bricole, d'ailleurs meilleurs, amers, perdus et de promesse de retrouvailles. Il parle de la quête colorée d'un double magnifié, énigmatique et d'un autre de pleinitude, d'angoisse.

Il est conçu comme un espace pour peindre, comme un espace à peindre aussi, en soi. Chemin faisant, il est autant de traces, de cicatrices, de cris, de signatures. Il est une sorte de mémoire des lieux du corps et d'empreintes de pas sur ces routes souvent difficiles. Parcourues comme ces frontières. En route vers l'autre.

Un jeune homme avait représenté une babouche lors d'une séance de l'atelier. Quelques semaines plus tard, il disparaissait. Sans rien dire. Lorsqu'il réapparut quelques mois plus tard, il m'expliqua qu'il était parti quelques temps dans le pays de ses parents. Errant mais en recherche, à la fois, de quelque chose qu'il ne savait pas vraiment nommer. Il me confia avoir vécu des moments très durs. A affronter la rue, à se confronter à lui-même. Et pour se donner la force, le courage de continuer, me dit-il, il pensait souvent à cette babouche de papier qu'il avait inventée. Il y pensait comme à un visage réconfortant, comme à une pensée solide, réelle presque. Il y pensait comme à la canne qui soutient l'homme fatigué de sa marche, se disant alors qu'il avait tout de même réussi à « faire ça » dans sa vie.